16.2.20

Bivouac marin

" Premier bivouac..." 
Le récit de Jean-François Chandellier:  
"... Il est 16h. Nous sommes onze à avoir répondu présents à cette transversale du CAF organisée par François : la traversée hivernale avec bivouac de la baie du Mont St-Michel.  
Une marche de 7 km à travers le bocage normand nous mène à Roz-sur-Couesnon, au lieu-dit « le corps de garde », sur une éminence culminant à 80m derrière le cimetière (c'est notre record du week-end, le Mont St-Michel lui, culmine à 57m). Le soir tombe et nous installons le bivouac avec un vent bien établi. Chacun sort de son sac ce qui lui servira pour la nuit. François et moi dormons (là je m'avance un peu) sous un tarp. Le tarp ou tarpall, pour ceux qui ne font pas partie du club, c'est une simple bâche supportée par deux bâtons de marche et tendue à l'aide de ficelles et de sardines. Ça vient de l'anglais tar (goudron) et pall (tissu). Le notre aurait certainement gagné à être recouvert de goudron cette nuit-là. Cette transversale ou si l'on veut interdisciplinaire, parce que s'y retrouvent des marcheurs, des grimpeurs, des alpinistes, des randonneurs, des vététistes et ne vous fiez pas à l'accord, il y a aussi des femmes. La condition pour y participer, c'est d'avoir déjà bivouaqué, je n'ai jamais bivouaqué, je suis un néophyte. Tout le monde peut s'en rendre compte dès le premier soir alors que j'essaie vainement de visser mon réchaud sur une cartouche de gaz qui n'est pas compatible. François annonce : « il y a une règle, c'est le néophyte qui fait le compte-rendu du week-end ». Merci François tu es un ami. Quelques nouilles chinoises plus tard, il est 19h, la nuit est tombée, demain debout à 7h, si elle doit être longue, elle a intérêt à être bonne.
On se couche à la lumière des frontales et il se met à pleuvoir. Le vent souffle toujours. Je ne dors pas, j'ai gardé ma polaire, j'ai trop chaud et je n'ai pas encore la technique permettant d'enlever ses vêtements sans sortir du duvet. Il ne doit pas faire assez froid « dehors ». J'écoute le vent souffler et la pluie tomber. Ai-je dormi ? La pluie a cessé, François m'annonce que le tarp s'affaisse et qu'il faut qu'il sorte pour le retendre. Je lui demande s'il a besoin d'un coup de main il me dit que non. Ouf ! Je l'entends s'escrimer, le tarp reprend du volume. La pluie reprend. Ai-je dormi ? Dans le rais de lumière de sa frontale, je vois François suivre du doigt des gouttes qui descendent de la couture du tarp. Ça fuit. Des flaques se sont formées par terre pendant qu'on dormait, on a dormi ? Et maintenant les duvets sont trempés mais ça n'a pas percé. Si, j'ai les pieds mouillés. Il fait presque jour, la pluie a cessé et de chaque abri monte une rumeur. C'est le réveil. A-t-on dormi ? Incroyable le matin vient avec un beau rayon de soleil. On prend son petit déjeuner debout et les commentaires vont bon train sur les avantages et les inconvénients de tel ou tel type de... sinon pour les néophytes il y a aussi l’hôtel ou tout simplement rester chez soi quand le temps est pourri. Je garderai pourtant un excellent souvenir de cette nuit bizarre.
On refait son sac avec la moitié des trucs trempés, on remplit les gourdes au robinet du cimetière et on reprend la route avec Marc qui nous a rejoint depuis Strasbourg pendant la nuit qu'il a terminée dans sa voiture qu'il a laissée au parking (la voiture, pas la nuit), un néophyte ne peut pas tout comprendre. Nous descendons le coteau du corps de garde et traversons les polders de l'enclave du Mont St-Michel (je vous laisse regarder sur Wikipédia). Le Mont apparaît maintenant de plus en plus nettement dans le paysage et grandit à mesure, but ultime de notre quête. C'est l'occasion de bien belles photos et en particulier des photos de groupe. Je note au passage le goût des gens du CAF pour les photos de groupes, c'est un sujet intéressant mais qui mérite un développement qui n'a pas sa place ici. Nous cheminons le long du GR 34, longue digue rectiligne pointée vers le Mont St-Michel et qui sépare les polders des prés salés, vaste lande herbeuse périodiquement recouverte par la marée. C'est marée basse, les étendues sont immenses, la mer s'est retirée si loin qu'on l'oublie et sur cette levée de terre interminable constellée de trous de lapins, je me retrouve dans la forêt des landes quand je descendais vers Compostelle, les arbres et la solitude en moins mais avec cette même sensation de marcher sans avancer, comme en apesanteur. Puis soudain nous voici sur la passerelle du Mont St Michel. Nous croisons quelques touristes emmitouflés qui regardent avec un peu de surprise cette équipe de montagnards de bord de mer qui attendent leur guide, car il faut un guide pour s'aventurer dans la baie du Mont St Michel. Nous avons un peu d'avance sur le rendez-vous alors certains vont se réchauffer en prenant un café, les autres restés dans le courant d'air se minent le moral : « tu montes la tente comment par ce vent ? », « Et l'eau, on va pas faire un bivouac flottant ? » Ils sont prêts à renoncer. « J'avoue que si ça ne tenait qu'à moi... » (c'est le néophyte qui parle). Et puis toujours ce fameux dilemme entre confort et sécurité.
Stéphane Guéno, le guide arrive : « on met les chaussons et on y va ». Nous : « Mais le vent , la pluie ? », lui : « oui, oui, il va pleuvoir et ça va souffler fort, mais ça ne pose pas de problème ». Nous troquons nos chaussures de rando contre les chaussons néoprène – François les avait mentionnés dans la liste du matériel à se procurer comme étant nécessaires – nous revêtons nos capes de pluies et avec de faux air de pingouins nous attaquons la baie. Le mont et son abbaye nous dominent de leur muraille austère et nous les quittons bientôt comme un navire quitte le port. Nous entrons dans un autre univers. 

Nous marchons à la surface d'une mer grise de sable humide, l'horizon est à 360°, le ciel gris se réfléchit dans de grande flaques qui renvoient par instant un rayon de soleil trouant de lourd de nuages. Le vent intense et continu pèse comme une peau à plat sur le sol tantôt glissant, tantôt dur, tantôt souple. Le guide nous arrête « Attention » il saute sur place, le sable rebondit comme un tapis de trampoline, soudain ses pieds s'enfoncent, ses chevilles, « ce sont des sables mouvants, si on est seul et si on panique, on y reste ». L'eau est partout, simple film sous la semelle, elle vient aussi aux chevilles, là un cours d'eau se dessine avec un fort courant, le guide s'avance nous restons sur le bord, il s'enfonce jusqu'à mi-cuisse, choisit le chemin, à son signal nous le suivons dans l'eau jusqu'à mi-corps sans aucune sensation de froid. Le vent souffle et nos capes battent comme des voiles ou des ailes impuissantes, nous devons nous tenir mutuellement pour garder l'équilibre et progresser dans le courant des rivières qui se jettent dans la baie. Le courant accompagne la marée descendante et change le lit à chaque instant. Derrière nous, le « mont Tombe » s'amenuise, devant nous le rocher de Tombelaine, ancienne forteresse occupée par les anglais et aujourd'hui disparue, surplombe le désert trempé où nous progressons laborieusement. Nous escaladons le rocher pour admirer la tombée du jour sur la baie. En contrebas, nous voyons la ligne qu'à laissé sur le sable la marée en se retirant. C'est à gauche de cette ligne que nous planterons notre bivouac pour ne pas risquer la noyade à marée haute. Stéphane nous indique comment creuser le sable et enterrer nos tentes pour éviter que le vent les emporte. La nuit tombe mêlant en une même matière, le ciel, le vent, la pluie, l'eau, le sable. Nous finissons nos travaux d'installation dans un cocon de bruit et de fureur. Les frontales zèbrent la nuit puis chacun rentre chez lui et ne subsistent dans ce désert humide, que quelques coquillages lumineux échoués sur le sable.

Je l'ai dit, une nuit de bruit et de fureur, le vent à 60 km/h fait pénétrer l'eau sous les toiles, dans les duvets, je suis mouillé mais je n'ai pas froid, je suis devenu un poisson, et je dors. Je dors bien. J'aurais pu me lever à 23h pour voir la marée haute pas trop loin des tentes mais j'étais trop crevé. Réveillés un peu avant l'aube, nous profitons d'une accalmie pour ranger le matériel, admirer un magnifique lever du jour dans la baie. En partant, nous laissons derrière nous les excavations de quelques tortues géantes d'une espèce disparue. Stéphane qui est guide depuis 20 ans nous félicite, un bivouac en février, si tôt en saison, pour lui aussi c'est une première. Un bon café partagé au bistrot du Mont St Michel pour se réchauffer et puis deux heures de marche pour retourner aux voitures avec dans la tête un tourbillon d'impressions qui repasse avec plaisir et déjà un peu de nostalgie. Trois heures de route somnolente et à l'arrivée, le cul dans ma voiture sans pouvoir faire un pas de plus. Merci à tous, je me souviendrai longtemps de ce week-end."




 Paroles d'un " spécialiste " : 
Le récit de Jean-Luc Junius: 
" Deux guides, il fallait bien ça pour accompagner nos onze valeureux cafistes, ces deux nuits à la belle étoile dans la baie du mont Saint-Michel. 
François , notre guide spirituel, spécialisé dans le B.U.L (bivouac ultra léger) et le B.O (bivouac original) chargé de nous conduire dans les meilleures conditions au rendez-vous avec notre guide assermenté :
- Stéphane Guéno, guide depuis 20 ans, titulaire de l’attestation préfectorale des guides de la baie.

Un petit parking près de Pontorson nous permet de laisser nos voitures, d’enfiler nos tenues de bivouacoeurs, de comparer nos sacs à dos (as-tu tout bien pesé comme nous l’a conseillé François ?). Après une mise en jambes dans le bocage normand et une grimpette qui nous réchauffe les mollets, nous plantons le bivouac sur un petit promontoire, abrité du vent par des arbres et une petite maison abandonnée.
Bon, ça ne marche pas à tous les coups, le vent et la pluie ayant voulu « participer activement » à ce bivouac…plusieurs tarps et tentes ont été rafraîchis...
Philippe, est-ce la proximité du Mont ? s’est réfugié au milieu de la nuit dans l’église, Marc qui devait nous rejoindre dans la soirée, est gentiment resté dormir dans sa voiture pour ne pas nous réveiller, et moi, qui aime bien l’eau, je ne pensais pas que la marée montait si haut pour taquiner ainsi mon duvet…
Après un petit déjeuner réconfortant, enrichi de délicieux croissants offerts par notre nouveau paroissien, nous plions le campement sous un soleil bienvenu. Notre progression à travers les polders de la baie et le long du GR34 nous offre de magnifiques paysages, occasion de multiples photos, avec en point de mire le mont, si loin, si proche ou l’inverse..
16 heures : Stéphane est ponctuel au rendez-vous et après échange de quelques infos à l’abri d’un porche, nous enfilons nos tenues de bivouac odeurs « insubmersibles »
Direction le rocher de Tombelaine, après avoir contourné le mont Saint Michel, sous l’œil étonné de quelques touristes devant nos accoutrements…
Nous comprenons alors la présence obligatoire d’un guide, tant il faut se faufiler dans ce dédale de sable, de boue collante, de pas trop d’eau mais soudain de rivière à fort courant (célèbre Mascaret) où
surtout ne pas trébucher, main secourable bienvenue.. Stéphane progresse trente mètres devant nous afin de choisir les meilleurs passages et éviter les fameux sables mouvants.
Arrivés enfin au pied du rocher, un petit sentier nous facilite l’ascension de cette ancienne forteresse anglaise, le point de vue sublime donne lieu encore à la prise de multiples photos
Ce n’est pas tout ça, mais il y a un bivouac à préparer…grâce aux précieux conseils de Stéphane, à nos deux pelles et à quelques mains nues, nous enterrons nos tarps, tentes, arrimés soit avec les bâtons de marche soit avec des sacs de sable. Méthode qui s’avérera très efficace face aux bourrasques de vent et à la forte pluie de la nuit à venir, sauf pour une tente qui a voulu jouer le cerf-volant vers les 5 heures du matin !!
23h30 : Marc, François et moi suivons Stéphane à la lueur de nos frontales, il avait proposé la veille d’aller voir la marée haute. Bon elle semble encore loin du campement, mais on perçoit bien le bruit des vagues…un dernier regard vers les lumières du mont Saint Michel et hop on replonge dans nos « terriers ». 
Lever tôt le matin car il faut profiter de la marée basse, rangement rapide et pause en-cas au pied du rocher en attendant les premières lueurs du jour.
Ensuite copié/collé :
Nous comprenons alors la présence obligatoire d’un guide, tant il faut se faufiler dans ce dédale de sable, de boue collante, de pas trop d’eau mais soudain de rivière à fort courant (célèbre Mascaret) où surtout ne pas trébucher, main secourable bienvenue.. Stéphane progresse trente mètres devant nous afin de choisir les meilleurs passages et éviter les fameux sables mouvants… que nous testons quand même sur le bord, sous l’œil vigilant de Stéphane, c’est impressionnant, comme en témoigne la vidéo de Marc jouant au cobaye..
Notre guide nous rend notre liberté au pied du mont Saint Michel comme prévu, et après un copieux petit déjeuner dans le café aux oiseaux « affamés », François prend le relais pour nous reconduire à notre parking de départ, où tout le monde apprécie la dépose des sacs à dos et les vêtements de rechange.
Retour en Touraine avec des images plein les mirettes, à quand le prochain ?
François, à propos du bivouac, écrivait dans le dernier Caf’teur :
«  mon prochain projet, par exemple, c’est un bivouac dans la baie du mont Saint-Michel, qui va allier l’esprit montagne à l’esprit marin, combiné à l’esprit CAF qui est de se faire plaisir »
Je confirme que nous avons bien allié ces deux esprits, avec beaucoup de plaisir et dans une chaleureuse ambiance. (photos à l’appui) on en redemande ! "

1.1.20

Kariem

 

Je suis Kariem, le fuyard soudanais.



J’ai fui les tortionnaires. Alors j’ai traversé la mer.

Calais: la pluie et le ciel gris… 

je pleure en marchant, mon pays, ma famille.

La jungle: 

des tentes serrées, la boue, les racketteurs.

On paie pour partir.

Trentième tentative: un camion anglais. 

Il démarre. Mais pas vers le port. 

On crie mais il roule dans la nuit. 

Je saute, la douleur est violente, je m’évanouis. 

Réveil à l’hôpital.

Maintenant quelqu’un s’occupe de moi, 

je boîte mais je garde l’espoir : 

après tout, je ne suis pas bien, là?



24.10.19

Lanzarote

Une île des Canaries, au nord-est de l’archipel, un coin du monde à explorer : Lanzarote.





Des paysages coincés entre l’océan et les volcans. Des champs de laves arides et lunaires, des terres et scories sombres d’où émergent des cônes et des caldeiras. 


Gravir l’un d’eux et l’île vous appartient, avec toutes ses formes et ses couleurs, ses villages blancs entourés de champs noirs. Ici, les paysans recouvrent les terres rares d’une couche de lapillis noirs qui retient l’humidité déposée par la condensation nocturne. 

Un travail incroyable consiste à planter vignes et légumes au fond de trous, eux-mêmes protégés du vent dominant par des murets semi-circulaires. Sur la côte les vagues déferlent sur les roches sombres ; quelques plages s’animent du va-et-vient de surfeurs avertis.
Lanzarote est une île ouverte. Ouverte à la mer, aux vents, au soleil. Ouverte aux gens d’où qu’ils viennent. D’ailleurs il n’existe quasiment aucune clôture d’un bout à l’autre de l’île. La mer est vive, le vent puissant, le soleil brûlant. Les habitants sont dynamiques, souriants, chaleureux. Les visiteurs de passage, heureux de se trouver là, apprécient l’accueil d’un gîte tout blanc posé au bord d’une piste au pied d’un volcan désertique.

Katia nous présente sa maison rénovée au milieu des terres agricoles; ici comme partout sur l’île, il faut consommer l’eau avec parcimonie, éviter de la polluer avec des déchets inutiles, aérer les pièces dont les murs construits en pierres de lave poreuse ont le seul défaut d’absorber les rares averses mais fréquentes condensations nocturnes. Un défaut qui devient qualité sur les terres cultivables. Ici les nuages formés par les évaporations marines filent à toute vitesse au ras du sol, déposant la nuit les gouttes de vie qu’insectes, plantes et paysans utilisent de leur mieux. Un défaut que la Nature et le travail des campesinos nous rendent sous forme de bons verres de malvoisie ou de muscat provenant des ceps plantés un par un au fond des trous creusés à leur intention.

A l’ouest de l’île, une crique minuscule bordée de quelques maisons de pêcheurs ; l’on s’y baigne entre les rochers qui vous protègent de l’assaut de vagues furieuses qui éclatent quelques mètres plus loin. Au pire y croisons-nous trois ou quatre promeneurs venus se ressourcer le temps d’une partie de cartes sur le gravier de lave.

Un peu plus au nord s’étend la grande plage de Famara. 


Elle s’allonge jusqu’au pied de la plus grande falaise de Lanzarote. Sur l’estran sablonneux patientent des surfeurs dans l’attente du retour des plus belles vagues; échauffement musculaire et jeux acrobatiques pour quelques-uns, méditation poétique pour d’autres plongés dans une lumière irréelle filtrée par les embruns. Certains somnolent dans les vans alignés sur la piste le long des dunes. Un rai lumineux éclaire un container aux peintures rouillées qui sert d’abri aux sauveteurs. Un drapeau rouge s’effiloche au vent ; le retour de marée se fait désirer. Alors, on met à profit ce farniente obligé pour déambuler dans les rues du proche village de Caleta de Famara. La nuit arrive, de chaudes lumières éclairent les fenêtres ouvertes des maisons blanches. Il s’en échappent des cris enfantins, la musique d’un club de danse, des conversations liées au repas du soir…

Réveil à 7 heures. Objectif Caldera Blanca. Ne pas trop traîner pour se mettre en marche. Programme minimaliste : des pierres, des vents, du soleil ; deux cônes volcaniques et un cratère. C’est tout. 


Ni arbres, ni herbe, ni plantes. Ni eau ni faune visible. Alors on n’attend pas l’heure du zénith pour cuire sur la roche gorgée de chaleur. Pas de vêtements superflus short  et tee-shirt suffiront ; une économie de place comblée par plusieurs litres d’eau que l’on boira à une température de 35 degrés. Les petites maisons blanches de Tinajao diminuent à vue d’œil à mesure que nous avançons. On pénètre d’un coup dans le noir désert. Une mer en furie statufiée par magie. Des glaciers fracassés transformés en séracs de roches noires. Des mélanges de pierres et bulles d’air, d’éponges terrestres, de coulées sinueuses et dégoulinades durcies. Pas d’eau, et pourtant ici toutes les matières ont fondu, bouilli, cloqué, explosé et se sont écoulées. Un orgasme terrestre venu du corps de la planète que le souffle marin a figé au dehors du méat. On avance lentement au milieu de ce capharnaüm. Les quelques tentatives de sortir du vague sentier tracé au fil des années se soldent par un retour rapide suite aux protestations de vos pieds, coincés dans les anfractuosités et de vos gambettes, frottées sur des aspérités abrasives. Deux cônes tronqués émergent au-dessus de la marée noire. Lorsqu’on les atteint, la nature du sol change ; il devient clair, friable, parfois sablonneux et lorsque la pente s’élève il arrive que vos pieds dérapent si vous n’y prenez garde. Au pied du mastodonte quelques rares buissons et aloès tentent de s’installer, coincés entre le volcan et la mer de lave ; la plupart meurent desséchés, leurs branches et leurs hampes rabattues sur le sol. Nous arrivons au sommet de la caldeira : un cercle parfait de mille mètres de diamètre surplombe la dépression intérieure que des pluies violentes ont striée en étoile jusqu'à son centre. Au loin, le regard porte jusqu’à l’océan. La lumière s’accroche sur les reliefs, les teintant de couleurs pastels détachées de l’horizontalité terrestre. 

Des émotions nous submergent, avivées par la fatigue d’une lumière trop crue, d’une chaleur trop forte, d’un assèchement trop important de notre corps. Alors on redescend, on cherche un abri ombragé improbable pour vider le sac de l’eau et des quelques victuailles emportées.

Timanfaya est la plus grande réserve naturelle de Lanzarote. Plus de 200 kilomètres carré de monts volcaniques, cratères et bulles de roches éclatées, vomissures et coulures magmatiques. 


Des rivières de lave ont coulé entre les volcans, s’étalant en chaos surréalistes du centre de l’île jusqu’à la mer. Six ans d’éruptions continues de 1730 à 1736 ont englouti une vingtaine de villages. Une réserve sans faune et sans flore, sans terre et sans eau. Le minéral tout neuf à l’état brut. Une gigantesque sculpture de terre molle tout juste sortie d’un grand four. L’extrusion des gaz et des laves de natures différentes a émaillé les reliefs ici où là. Le jeu des lumières et nuages bousculés par les vents anime le paysage comme le ferait une lanterne magique. Il faudrait être biologiste cherchant à quatre pattes insectes et lichens pour comprendre que nous n’avons pas quitté Terre. Nous n’avons pas aluni, mais nous sommes ahuris. 

Un aménagement touristique pour une fois intelligent a réservé quelques kilomètres carrés de cette immensité à la vue et l’esprit des quidams de passage. On dépose son véhicule deux kilomètres après avoir pénétré dans l’espace lunaire par une petite route initiatique serpentant entre les reliefs. On accepte la présence de polyglottes inconnus pour poursuivre le voyage dans un bus. Une dizaine de kilomètres à la vitesse d’un hérisson sur un étroit ruban asphalté qui se confond avec le paysage. Le reste de l’immensité reste ainsi préservé de toute présence mécanique et humaine. Une frustration utile et compréhensible que l’on décide de compenser rapidement par une randonnée pédestre sur des espaces autorisés.
El Gofo s’y prête magnifiquement : un ancien cratère égueulé sur la mer cache une lagune vert fluo sur un fond de graviers d’un noir profond. On quitte le belvédère destiné aux vrais touristes faux-tographes pour marcher sur les roches volcaniques le long du littoral. La sélection naturelle due à la nature du sol et l’obligation de porter des chaussures de randonnée dans un pays ou tout le monde vit en sandales fait que vous vous retrouvez très vite assez seuls. La lune vous appartient, ici et maintenant.

César Manrique.

Un nom d’artiste qui sonne avec celui de Lanzarote où il est né. Ecrit en lettres géantes sur le fronton de l’aéroport. Car ici on arrive sur une île dont il a repris les lignes courbes et droites qui façonnent les villages et les paysages. Un art exprimé en tous lieux par dessins, peintures, sculptures, constructions et architectures, objets décoratifs, aménagements de sites naturels et plantations de végétaux exotiques, conseils environnementaux… un art puisé dans la blancheur des villages, les couleurs de la mer, la noirceur de la roche, les courbes des volcans, les angles des maisons, la chaleur des pierres, la fraîcheur de l’eau. Amoureux de son île natale, des villages de pêcheurs aux rues sablonneuses, du travail des paysans sculptant les paysages, il entreprit de mettre en valeur ce qui existait et d’accorder son art avec celui de la nature. Il ne refusait pas la modernité, il l’adaptait, décorant voitures et ronds-points, restaurant des maisons, des musées, et aménageant des sites touristiques. On lui doit l’absence de publicités sur toute l’île, ainsi que de bâtiments de plus de deux étages. Les promoteurs ont été priés de revoir leurs copies et de limiter à deux ou trois sites leurs volontés expansionnistes.
Qu’en sera-t-il dans les années futures ? Alors de grâce, évitez ces quelques zones d’hébergements standardisés, fuyez les clubs de vacanciers et préférez l’accueil chaleureux d’une casa rurale d’un village intérieur…






2.9.19

L'étoile




C’était un soir d’été
Un soir sous les étoiles
Elle avait presque 10 ans
Dix ans d’enfance pleine d’étoiles

Sous l’ébène diamanté
Sa patience s’agite
Ce soir sous les étoiles
Elle a presque 10 ans
Une étoile a filé
Sous l’ébène diamanté
Sa patience s’agite
Et l’étoile disparaît

Elle profite des lenteurs d’un soir en été
Pour voir cette lueur
Un instant dans la nuit
Une étoile a filé ce soir vivement
La patience s’agite de l’enfant 
pleine de rires

Une étoile a filé
Elle a vu son chemin
Un instant dans la nuit
Elle a vu son destin
Dans le ciel de sa vie

C’était un soir d’été
Un soir sous les étoiles
Elle avait presque 10 ans
Dix ans d’enfance pleine d’étoiles

Une étoile a filé
Une autre brille encore.

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1.5.19

Rayonnements




C'était un soir de lune
De belle lune blanche
Ils fêtaient leur ami
L’ami de cinquante ans
Sous les rayons de lune
Ils fêtaient leur ami

Tous avaient dévalé
Les beaux sentiers du Lubéron
Avec l’ami de cinquante ans
Ce soir de pleine lune
Ils ont dégusté
Des vins de Provence
Ils fêtaient l’amitié
Sur les terres colorées
Et sentiers bien fleuris
Ce soir de lune blanche
Avec l’ami de cinquante ans
Sur les sentiers du Lubéron
Et l’ocre des sables
Ils ont dégusté
Quelques vins de Provence
Ils ont ri ils ont joué
Sur les terres colorées
Dévalé à vélo
Les sentiers bien fleuris
Fait tourner les rayons
Les rayons braséro
A l’heure chaude du midi
Ils ont ri ils ont joué
Lancé des hourras
Sur l’ocre des sables

A minuit ce soir là
L’ami de cinquante ans
Demanda à la lune
De rire et de jouer
De midi à minuit
Tous les jours de sa vie
Toutes les nuits de sa vie.

8.3.19

Des puys et des Dômes


Sur le plat de la terre quelques cônes posés, espacés un à un ;
Une ligne de puys, surgis de nulle part ;
Des chemins les relient, les contournent en virages arrondis ;
D’autres les gravissent, en spirales ascendantes au milieu des forêts ;
Des sommets :     
Un cratère en cuvette parfaite ;
Un simple dôme, belvédère idéal sous la course solaire ;
Un lac minuscule à l’eau mystérieuse ;
Un pierrier de scories qui roulent sous nos pieds ;
Une brèche égueulée d’où la lave s’est enfuie ;
C’est la chaîne des Puys, unis par leur faille ;
Le famille Limagne aux noms atypiques et divers caractères ;
Certains se veulent princes, régissant les contrées : le Pariou et Grand Sarcoui ;
Au Puy de Dôme, Mercure en son temple surveille leurs débats ;
Parfois ils se cachent, en poètes reclus ; Mercœur les inspire ;
Certains revendiquent leurs rurales origines : puy de la Vache, Laschamp et Suc de la Louve ;
Des vulgaires s’invectivent entre Montchier et le puy des Goules ;
Quelques-uns agonisent, de blessures infligées : Lemptégy, Gravenoire et puy de la Toupe ;
Mais tous se réclament d’une même lignée, d’une jeunesse agitée et fébriles existences ;
Ils sommeillent maintenant, en retraite méritée et attendent le grand jour du Réveil explosif ;
Ils espèrent le Grand Soir d’une subite Renaissance.

18.2.19

Plagiat pour un voyage


Aimer là-bas ensemble
Vivre au pays-douceur
Des enfants et des sœurs,
Au soleil sans mourir.

Aimer l’ordre à loisir,
Le luxe des beautés
La brillance et les charmes,
Les calmes voluptés.

L’esprit traître brouillé
Et mes songes mouillés
Par tes larmes
Ressemblent
Au travers de nos yeux
A des ciels mystérieux.

2.2.19

Week-end paripluisien


C’est un long week-end d’hiver.

Le soleil embrumé est si faible qu’il part vite se coucher.
Une pluie tombe et incline nos corps enrhumés, des gouttes explosent sur l’asphalte brillant et les pavés glissants.
Des ombres s’agitent sur les murs de l’humaine Comédie et passent en vitesse sous le triomphe d’un arc.
L’art des musées décore la Ville, des corps s’abritent aux trésors amusés.
Arrêt.
Flic-floc de l’eau cumulée sur les ardoises enchâssées dans les zincs.
Des perles glissent sur l’oculus vitré des mansardes aériennes.


Regards.
Regards sur Paris à l’heure d’une soirée.
Les parapluies filent et courent vers les bas-niveaux, l’eau file des trottoirs aux caniveaux vers le cours de la Seine.
Un rai de lumière écarte le voile d’un dôme invalide, une grise crinoline déforme la silhouette d’une dame de fer.
Sur la vitre dégoulinent les larmes du ciel ; elles fuitent jusqu'aux verres d’un grand palais et ses œuvres exposées.
Des flots sombres des toitures émerge la blanche Montmartre. Le sang rouge des briques suinte des murs de la grande Commune.
Crépuscule.
Le vent souffle au-dessous des arcades. Une flaque fébrile s’illumine sous des phares tournoyants.
Quelques pas en courant vers l’haleine d’une bouche.
Une parisienne referme son parapluie ; une dernière goutte s’écoule au long de mon cou.
Paris nous avale tout entiers dans la chaleur de son ventre.

17.12.18

Partir

Un râble malsain, c’est un minable lointain.
Quelle sotte !
Quelle ablette coincée !
Je biseaute un camembert mental, je lésine, j’écoute ma calotte jetable…

Partir !
Partir en gibier et poindre l’Ether, avec soin, dans les coins, mon cartable en fanion.
Uppercut !
La suggestion d’un avion, un serment de castor,
Je fermente en camion pendant que serpente le benzine. Un coussin patiente sur une bande câblée…
L’évasion d’une fable dès que coince mon usine ;
Le serment d’un castor pour qu’une sainte éclaircie surgisse d’une région.

Une plaine :
Un cation bovin s’allonge en amande tandis qu’une étable fignole. La vindicte des pions prolonge les foins. Un anion mugit.

La mer :
Un marsouin tortueux invente des certitudes avant que surgisse sa voisine. Elle rote, elle sanglote, il bande et vilipende !
Des banderilles et mandibules ravigotent sa glotte quand l’ermite patiente.

J’y suis :
Au firmament stupide de l’assassin, à la sainte éclaircie, au cingle de la mer, au sable nuptial pensionné.
Ci-gît l’éclair coincé dans mon sein,
Ci-gît le gibier d’une fable huppée quand finit la duperie d’une légion…
Je torsade la pendule et les pointes d’opinions, les ogives en jupe et gymnastes rupestres…
Et mon flair invendable que ceinture un logis !
J’y suis :
Je surgis et je gîte.
J’y suis.

Atelier d'écriture Marc Blanchet


20.10.18

L' automne...


(texte de Cédric Gras)

"... je vagabondais dans des allées ambrées et cramoisies. Les ramures envoûtaient un chemin jonché d'or et les brises semaient chaque fois encore un peu de ces verdures passées, au trépas somptueux. Sans doute s'agissait-il de songes bien policés et romantiques. Car qu'avais-je à présent sous les yeux ? Un drame effrayant où les chaudes teintes sombraient dans un océan de tristesse, un naufrage des couleurs, une tragédie. Des premières éminences on apercevait le sol couvert de plomb que ne couvrait plus la canopée de ses feuillages mordorés. Plantée sur cette terre grisâtre, la nudité affreuse des troncs élancés touchant au ciel en une jungle de fines nervures. Ce n'étaient encore que des trouées dans l'automne qui s'achevait. Mais elles s'étendraient vite à tout ce que le regard pouvait embrasser de monts et de forêts. Elle rongerait tout ce feu pour imposer leur manteau terne et gris.
Car l'automne est comme une braise qui meurt, gagnée par un tapis de cendres. On ne pouvait plus qu'appeler de ses vœux les myriades de flocons, la neige lourde et drue, et hâter vers le tombeau blanc cette pénible sénescence. Ce n'était pas ces chemins d'un domaine flamboyant et, une écharpe au coup, des promenades achevées au pied d'une cheminée de pierres. C'était un monde sauvage où les forêts avaient vendu leur âme au diable des saisons. Les brises nocturnes figeaient les eaux. il restait çà et là des taches de livrée automnale, des cuivres et des éclats. Cependant s’annonçait inéluctablement  la mue des immensités, la métamorphose de l'incommensurable, l'imminence de l'hiver et le glas de toute vie."
Cédric Gras (L'hiver aux trousses)