8.9.26

Du Méridien de Paris à la Méridienne Verte

 


Avant d'aller le voir de plus près d'ci peu, j'ai voulu en savoir davantage sur ce fameux méridien que les français ont eu tant de mal à délaisser au profit de celui de Greenwich, que j'ai parcouru à pied, il y a 4 ans déjà...

 

Le territoire français est parcouru de lignes imaginaires qui ont façonné notre manière de mesurer le monde et notre appréhension de l'espace. Parmi elles, le Méridien de Paris - et son incarnation paysagère contemporaine, la Méridienne verte - occupe une place à la fois scientifique, historique et symbolique. De la géodésie de l'Ancien Régime à la création du Système métrique sous la Révolution, jusqu'au projet paysager du passage au XXIᵉ siècle, cette ligne traversante offre une véritable « coupe » géographique et culturelle de la France.

Origines, Histoire et Déterminations Scientifiques

Depuis les débuts de la cartographie, fixer le méridien zéro (l'origine des longitudes) a posé débat. Ptolémée au IIᵉ siècle choisit les îles Fortunées (Canaries) ; les géographes arabes optent pour le détroit de Gibraltar ; Mercator retient l'île de Corvo aux Açores, et les Hollandais le Pic de Ténérife.

En France, la plupart des cartographes du XVIᵉ siècle choisissent le méridien de l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries. En 1634, sous le règne de Louis XIII, son utilisation devient même obligatoire afin d'harmoniser le repérage cartographique.

La fondation astronomique (1667)

Le Méridien de l’Observatoire de Paris trouve son origine sous le règne de Louis XIV. Le 21 juin 1667, jour du solstice d’été, les astronomes de l’Académie royale des sciences (créée en 1666) se réunissent et observent le passage du Soleil à sa plus grande hauteur. Ils déterminent l'emplacement exact de l'Observatoire de Paris, traçant ainsi le méridien fondateur.

Les grandes campagnes de triangulation et de mesure (XVIIᵉ – XVIIIᵉ siècles)

Dès 1668-1670, l’abbé Jean Picard mesure un arc de méridien entre Sourdon (près d'Amiens) et Malvoisine (près de La Ferté-Alais) à l'aide d'instruments de précision (quart-de-cercle, sextant à lunette...). Il utilise la méthode de la triangulation : un enchaînement de triangles géodésiques dont la mesure des angles permet de calculer avec exactitude des distances au sol pour en déduire la « Mesure de la Terre ».

La prolongation du méridien est reprise par Jean-Dominique Cassini (Cassini I) puis achevée par son fils Jacques Cassini (Cassini II) en 1718. Une révision complète est conduite autour de 1740 par Nicolas-Louis Lacaille et César-François Cassini (Cassini III), étendant les mesures de Dunkerque jusqu’à Perpignan. En 1787, de nouveaux travaux sont entrepris sous la direction de Jean-Dominique Cassini (Cassini IV), Adrien-Marie Legendre et Pierre-André Méchain.


L’épopée du mètre et la Révolution française (1792–1799)

Sous la Révolution, l'idéal égalitaire exige une unification universelle des poids et mesures, comme le résume Condorcet : une mesure « pour tous les hommes, pour tous les temps ». Le mètre est alors défini comme la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre.

Pour en déterminer la longueur exacte, la Convention charge en 1792 Jean-Baptiste Delambre et Pierre-André Méchain d'une mission géodésique titanesque : mesurer l'arc du méridien s'étendant de Dunkerque à Barcelone. Delambre opère dans la partie nord (de Dunkerque jusqu'au sud de Rodez), Méchain couvre la partie sud (de Rodez à Barcelone). En pleine période révolutionnaire, armés de cercles répéteurs, de lunettes et d'échafaudages, les deux savants réalisent une chaîne de 94 triangles majeurs et mesurent des bases au sol à Lieusaint-Melun et Salses-Perpignan. Malgré d'immenses difficultés logistiques et politiques, ils accomplissent un exploit scientifique exceptionnel, « en se trompant seulement d’à peine quelques secondes d’arc ». Le mètre légal est officiellement institué par la loi du 10 décembre 1799.

L'unification de l'heure et l'abandon international

Le méridien de Paris permet l'unification de l'heure légale en France (d'abord à Paris en 1816, puis sur tout le territoire national en 1891).

Mais à partir de 1880, le développement des chemins de fer et du télégraphe impose l'adoption d'un système horaire mondial. Lors de la Conférence internationale de Washington en 1884, le choix du méridien international d'origine se porte sur Greenwich. Ce choix s'explique par la domination maritime et cartographique britannique et anglo-saxonne sur le globe.

La France résiste à cette décision pendant près de trois décennies. Elle continue d'utiliser le Méridien de Paris pour la cartographie et l'heure nationale, avant de finir par adopter le méridien de Greenwich et le système des fuseaux horaires en 1911. C'est cette transition tardive qui explique pourquoi les cartes d'État-Major françaises ont longtemps conservé les graduations en grades Paris.

Bien que détrôné au niveau international, le Méridien de Paris reste une référence mondiale : il hébergera plus tard le Bureau International de l'Heure (BIH) à l'Observatoire de Paris.


La Méridienne Verte : Un Projet Paysager pour le XXIᵉ Siècle

En l'an 2000, pour célébrer le passage au nouveau millénaire, l'architecte et urbaniste Paul Chemetov imagine la Méridienne verte. Chemetov choisit de commémorer non pas une simple date, mais la mesure du temps et de l'espace. Le projet consiste à matérialiser le tracé invisible du Méridien de Paris par un alignement d'arbres tout au long du territoire français. Comme le souligne l'architecte : « Ceux qui sont gaulois aiment les arbres, ceux qui aiment la science aiment le mètre, ceux qui aiment la philosophie aiment les Lumières. ». Dix mille arbres devaient être plantés, soit théoriquement un arbre tous les cent mètres. Pour contourner les contraintes du terrain (villes, routes, plans d'eau), les espacements ont été adaptés, formant des alignements, des bouquets, ou faisant appel à des bornes commémoratives métalliques ou en granit. Des essences de longue vie ont été sélectionnées selon les terroirs : chênes dans les plaines du Nord, essences d'altitude dans le Massif central et les Pyrénées, oliviers dans le Midi.

Plus qu'une performance artistique individuelle, la Méridienne verte a été conçue comme un projet partagé sans expropriation, fondé sur les valeurs républicaines de Liberté, d'Égalité et de Fraternité. Des écoliers, des maires et des citoyens ont participé directement aux plantations. Le 14 juillet 2000, un pique-nique géant a été organisé tout au long de la ligne. Malgré une météo exécrable, deux à trois millions de Français ont partagé le pain et le vin le long du méridien, formant une immense chaîne humaine de la Mer du Nord aux Pyrénées.

Depuis, la pérennité de l'œuvre végétale a souffert du manque d'entretien et des aléas climatiques. De nombreux arbres n'ont pas survécu, des médaillons ont été vandalisés ou dérobés. Malgré ces dégradations, la Méridienne verte reste un « lieu de mémoire » vivant et un symbole d'aménagement du territoire.

Paul Chemetov compare le tracé du Méridien de Paris à une coupe d'architecture appliquée au paysage français. De même qu'une coupe met au jour la structure interne d'un bâtiment, le méridien traverse et révèle la diversité géologique, relief, terroirs, architectures et climats de la « France profonde ».

 

L’axe du Méridien côté français - lieux et chiffres -

Distance : Environ 979 kilomètres de terre française, depuis le littoral flamand jusqu'à la frontière espagnole.

Découpage administratif :

8 Régions

20 Départements : Nord, Pas-de-Calais, Somme, Oise, Val-d'Oise, Seine-Saint-Denis, Paris, Val-de-Marne, Essonne, Seine-et-Marne, Loiret, Cher, Indre, Creuse, Corrèze, Cantal, Aveyron, Tarn, Aude, Pyrénées-Orientales.

337 Communes traversées, allant de la métropole parisienne à des villages de quelques habitants.

Les extrémités et points de repère majeurs

  • Au Nord : Dunkerque (Nord) et la Côte d'Opale.

    En Île-de-France : Traversée de Paris du nord au sud (marquée par des médaillons « Arago » scellés dans le sol), en passant par le Panthéon et l'Observatoire de Paris.

    Au Centre : Traversée de la Sologne (zone géodésique complexe pour les scientifiques du XVIIIᵉ siècle), du Berry et du Massif central.

    Au Sud : Le réseau de triangulation s'appuie sur le Pic de Bugarach, la Tour de Tauch, Perpignan, pour s'achever à Prats-de-Mollo-la-Preste et au col del Pal dans les Pyrénées, avant de se prolonger en Catalogne jusqu'à Barcelone.

    Le Méridien en Catalogne : De Prats-de-Mollo à Barcelone

    Si la Méridienne verte et le Méridien de Paris trouvent leur ancrage le plus médiatisé sur le territoire hexagonal, l’histoire scientifique de cette ligne imaginaire franchit les Pyrénées pour s'enraciner en terre catalane. C’est en effet la traversée du réseau géodésique de Dunkerque jusqu’à Barcelone « d’un niveau de la mer à un autre » qui a rendu possible la naissance du Système métrique décimal à la fin du XVIIIᵉ siècle.

    Lorsque l'Assemblée nationale révolutionnaire a décidé la mesure de l'arc de méridien en 1792 pour définir le mètre universel, Pierre-André Méchain a reçu la responsabilité du secteur sud, qui démarre au niveau de Rodez, traverse le Languedoc et le Roussillon, puis s'enfonce en Catalogne jusqu’à Barcelone. Tandis que la triangulation s'appuie côté français sur une base mesurée au sol entre Salses et Perpignan, la poursuite vers le sud contraint les savants à franchir la barrière pyrénéenne au niveau de Prats-de-Mollo-la-Preste.

    La Catalogne, et particulièrement la ville de Barcelone, constitue le terminus méridional de l'aventure géodésique de 1792–1799. Pour déterminer précisément la latitude et fixer l'orientation du méridien, Méchain établit l'une des six stations astronomiques majeures du parcours à Barcelone même, en complément des stations de Dunkerque, du Panthéon à Paris, d'Évaux-les-Bains, de Carcassonne. La citadelle de Montjuïc, qui surplombe Barcelone, est le sixième point de visée stratégique et de station fondamentale.

    Lors du projet contemporain de la Méridienne verte conçu par Paul Chemetov pour le passage au XXIᵉ siècle, l'axe géométrique ne s'arrête pas, lui non plus, aux frontières administratives de la France. Il franchit les Pyrénées. Son tracé rappelle que l'entreprise scientifique de la Révolution reposait sur une ambition universelle utile à tous. Il matérialise aussi le lien géographique et historique qui unit la France et la Catalogne par le biais de la mesure du globe terrestre.

  • En résumé

    Le Méridien de Paris et la Méridienne verte incarnent une alliance singulière entre la rigueur de la science géodésique et l'utopie républicaine ou paysagère. Qu'il s'agisse de mesurer le globe terrestre pour donner au monde le mètre universel ou de planter des chênes et des oliviers pour relier les régions du Nord et du Sud, ce tracé imaginaire révèle la nécessité d’œuvrer aux diversités physiques et humaines, de créer des liens utiles aux citoyens du monde entier.


    • Repères Clés du Méridien de Paris et de la Méridienne Verte

    Évènements

    Élément / Date

    Description / Acteurs

    Création de l'axe

    21 juin 1667

    Fixation de la ligne par les astronomes de l'Académie des Sciences à l'Observatoire de Paris.

    Mesures historiques

    1668–1740

    Triangulations de J. Picard, J.-D. Cassini, J. Cassini, N.-L. Lacaille, C.-F. Cassini.

    Définition du Mètre

    1792–1799

    Mission de Delambre et Méchain de Dunkerque à Barcelone (94 triangles géodésiques).

    Passage à Greenwich

    1884–1911

    Conférence de Washington (1884) ; adoption tardive de Greenwich par la France en 1911.

    Système géodésique NTF

    1898

    La croix du Panthéon devient le point fondamental géodésique (origine 0 Grade Paris).

    Hommage à Arago

    1994

    Installation de 135 médaillons de bronze marquant le méridien dans Paris.

    Méridienne Verte

    2000

    Projet paysager de Paul Chemetov :

    10 000 arbres plantés sur 1000 km

    Géo-administration

    979 km de Dunkerque à la frontière

    100 km environ en Catalogne espagnole

    En France :

    8 régions, 20 départements, 337 communes traversées (de Dunkerque à Prats-de-Mollo).


    En Catalogne :

    2 régions, Girona et Barcelona



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