J-2, les préparatifs.
Mon sac à dos est bientôt bouclé. Mardi, je rejoindrai Dunkerque où se situe le point d'entrée du méridien de Paris en Europe. Je le suivrai (j'espère...) jusqu'à Barcelone. C'est cette portion qui a été baptisée "Méridienne verte" à l'occasion du millénaire, en l'an 2000.
4 ans après avoir inauguré "mon" itinéraire du méridien de Greenwich et 2 ans après avoir traversé les Highlands par la Longitude 5°, je tente de boucler cette petite "trilogie des méridiens" européens.
J0, le jour d'avant.
Celui où le train vous emmène au point de départ.
Dunkerque sous le soleil. La gare et la mairie, le beffroi, les bassins. Dans l'un d'eux se trouve un bateau-phare (ici on dit bateau-feu) rénové et attaché à un quai. Auparavant, il gardait la côte au large de Dunkerque. Il me rappelle furieusement son frère, le "Greenwich" qui trône encore au beau milieu de la Manche sur son méridien éponyme. L'équipage du voilier venu me chercher en Angleterre me l'avait fait découvrir. Quatre ans déjà... je passe du méridien de Greenwich à celui de Paris avec l'image de ce bateau qui me fait un joli clin d'œil.
Il me reste deux à trois heures avant la tombée de la nuit. J'en profite pour marcher jusqu'à mon point zéro : 2°20 Est, à la jonction de la Mer du Nord avec la côte. Ici, il y a l'écluse Charles de Gaulle un peu décatie. Entre elle et le centre-ville le phare du Risban. J'apprécie cet endroit que personne ne vient photographier. Et pourtant, lorsque la lumière du soleil s'éteint et que ceux des chantiers et de la ville s'allument, il se dégage une atmosphère artificielle puissante. Celle qui émane des gens venus vivre et travailler ici. Demain je tracerai ma voie, moi aussi.

J1 : bivouac municipal
Je me suis installé face à la mairie d’Eringhem ce soir, après avoir marché une bonne partie de la journée avec un parapluie ouvert au-dessus de ma tête.
Je suis parti de Dunkerque avec un souvenir offert par un pizzaiolo tunisien décorant sa boutique avec des photos des gens du Nord… parce que c’est ici qu’il se sent bien, avec la chaleur des Dunkerquois. Il m’a donné une image de personnes heureuses fêtant le carnaval. Peu après, la responsable de l’Office de Tourisme m’a proposé de la tamponner aux couleurs de la ville.
J’ai traversé le parc du fort de Petite Synthe où se trouve le premier monument marquant le méridien de Paris. Une stèle intéressante par sa situation et le texte qui l’accompagne. J’ai quitté la ville par des routes fréquentées avant de trouver mes deux premiers chemins au milieu de la Flandre. Une petite pause à Pitgam au café du village me permet de repartir vaillant pour le dernier tronçon du jour. La lumière est allumée à la mairie d’Eringhem. Sa pelouse me convient parfaitement.
J2, d'Eringhem à Arques.
J'ai fini de traverser le département du Nord peu avant d'arriver à Arques. Une succession de petites routes plus ou moins passagères, de larges portions de chemins aussi dont une partie du GR 128 que j'ai apprécié. J'ai traversé la réserve naturelle des étangs du Romelaëre, ce qui m'a permis de rompre la monotonie des étendues de cultures des pommes de terre, de betteraves et de maïs. Une mention particulière pour la commune de Bollezeele. Son café-restaurant bien nommé " Au tour du monde " ne peut qu'attirer les randonneurs. Sa tenancière connaît particulièrement bien les tenants et aboutissants du méridien. Son mari cameraman avait participé au tournage d'un reportage à l'occasion d'une vérification de la justesse des mesures calculées par Delambre et Méchain. Sur le terrain j'ai retrouvé un médaillon posé en 2000 à l'occasion de l'inauguration de la Méridienne verte. Il gît en piteux état au fond d'un fossé. Je ne sais pas encore combien il en subsiste ni combien d'arbres ont résisté aux canicules (je n'en ai pas encore repéré). Beaucoup ont certainement déjà disparu. J'espère que la suite du périple me donnera tort.
J3, le Pas-de-Calais, d’Arques à Liettres.
La journée des nouveautés : une première vraie côte, certes pas très forte mais assez longue tout de même. Les premiers arbres du millénaire sur l’axe créé en 2000 que je trouve à Racquinghem vers 13 heures.
Comme le hasard fait bien les choses lorsqu’on sait le provoquer (mais là je ne l’avais vraiment pas prévu), ce soir je dors exactement sur le méridien 2°20’14’’ à Liettres sous un second alignement d’arbres, accompagnés de leur stèle commémorative. J’apprécie parce que pour l’instant, leur absence me frustrait. Pour exemple, à la sortie de la zone industrielle d’Arques, l’alignement a été tronçonné depuis qu’une entreprise a racheté le terrain. Lorsque j’y suis passé ce matin, on creusait sur ce terrain des trous, mais ceux-ci sont destinés à planter des piquets de clôture. C’est un voisin qui m’a raconté ça. Un peu plus loin, au café de Wardreckes, on m’a dit que je ne trouverai pas les arbres de la commune qui ont tous été coupés. Sur place, j’ai effectivement constaté qu’à la place on a préféré agrandir le champ de pommes de terres. Ce soir, je ne sais que penser : se satisfaire des sites préservés, appeler la fondation du patrimoine en péril pour qu’elle se saisisse du sujet, accepter que d’autres usages ou l’usure du temps et des souvenirs fasse disparaître ces témoins, ou au contraire s’offusquer de ces démontages comme d’autres s’offusquent de la disparition d’une croix plantée sur un sommet ? Et vous, qu’en pensez-vous ?
J4, de Liettres à Troisvaux.
Liettres m'aura surpris une seconde fois ; cette fois-ci au réveil, 500 mètres après ma remise en marche. Dans la prairie du château, on s'active. On prépare une compétition de criquet, comme tous les ans. Liettres est la première commune au monde où un texte fait état de l'existence du jeu de criquet, sous Louis XI. On m'explique, avec texte à l'appui que les Anglais auraient codifié le jeu mais que son origine serait sans doute ici. Je repars heureux de cet échange pendant lequel on m'a gentiment offert cafés et pain au chocolat !
Le reste de la journée fut curieusement contrasté. Découverte d'un premier terril, de jolies jachères fleuries, de deux faisans vénérés qui me suivent sur 200 mètres dans un bois. Je n'en avais jamais vus et ils sont ici en totale liberté!
J'ai aussi subi de longs moments de grande solitude sur des routes désertes au milieu de champs immenses d'où émanent le ronronnement lointain des tracteurs qui labourent intensément. Dans mes chaussettes, ça ne se passe pas très bien, les orteils renâclent et mon cerveau est descendu jusqu'ici. Je troque mes chaussures contre des sandales de marche que je garde jusqu'au bivouac du soir, isolé dans un sous-bois.
J5, L’ABANDON.
Je ne l’ai pas senti arriver : l’écroulement mental.
Rapide et intense.
Le charme du dernier bivouac bercé par les chouettes n’y a rien fait. Les 5 kilomètres de marche facile jusqu’à Saint-Pol-sur-Ternoise non plus. La réussite des deux précédents périples (Greenwich et l’Ecosse) est peut-être l’une des causes de ma subite déficience. L’excès de confiance m’a conduit à un certain manque de préparation, dans le choix du matériel et de la période choisie, dans ma préparation physique aussi. On ne devrait jamais oublier que « rien n’est jamais acquis à l’homme »… Une accumulation de petites erreurs a commencé à m’user prématurément. Il me faudrait repenser la configuration de ma logistique, sur le terrain c’est impossible et je sais que les choses iront en s’empirant au fil des jours et des kilomètres. Autant stopper avant d’être définitivement dégoûté.
Voilà, c’est un échec, mon premier sur ce genre de trek. Échec mais pas mat, j’espère !




































