11.1.17

" Marcher " # 12, selon Hugo Subtil

 dans la revue « Bouts du monde » n°56 : « Marcher ici » :


«  A travers la marche, on redonne à l’espace sa juste mesure, et il devient ainsi profondément humain – car il devient une étendue palpable, réelle, que je foule de mes pieds, que je balaie de mes yeux dont tout mon être perçoit les aspérités – et inhumain à la fois – car il est toujours trop vaste, trop immense et trop hostile pour moi. Avec la marche à pied, on accepte la pluie, le soleil et le vent. Ici le temps n’est pas long. Il est continu, unifié. Il défile à 5 km/h. Rien ne vient le découper. Nulle innovation pour l’accélérer. On ne peut pas tricher avec la marche. Il faut marcher tant d’heures qui sont tant de pas. Marcher, tout le monde sait le faire. Nulle technique en marchant. Il n’y a rien de plus simple. L’homme, une fois debout, ne tient pas en place, il marche. »

« Dans le sauvage, nulle beauté. Il faut d’abord s’en sortir. On survit, on contemple ensuite. Dans le sauvage, nulle frugalité : quand on trouve des baies, on se gave jusqu’à ne plus en pouvoir, lorsqu’on croise un cours d’eau, on étanche sa soif jusqu’à la nausée et puis on repart. Le marcheur devient bête, il se transforme en sauvage. Ainsi, pour avancer, il devient une force mue par des puissances qui le dépassent, l’envie de survivre anime chacun de ses pas. Pour enfin être le sauvage, quelque chose de non domestiqué, quelque chose qui se fond dans le paysage, qui l’habite et n’est plus que ce dernier. Quelque chose qui avance sans vraiment savoir pourquoi, simplement parce qu’il faut avancer. Mue par une volonté qui nous dépasse, quelque chose qui effraie les autres car, quand on est sauvage, on est imprévisible et indomptable. »

« Spontanément, nos proches et même les locaux interprétaient notre entreprise en termes de privation et d’ascétisme. Nous y avons trouvé une libération. Le jeu était simple, binaire même… il nous fallait marcher. Et à partir du moment où nous acceptions de lever le pouce pour nous épargner, ne serait-ce qu’un kilomètre désagréable, cela ouvrait la porte à des questionnements légitimes : pourquoi nous épargner ce kilomètre-ci et pas celui-là ? Dès lors, de petites compromissions en petites compromissions, nous aurions fait du stop dès que la route ne nous conviendrait pas, que le ciel n’aurait pas été à notre goût et que les paysages auraient été mieux ailleurs qu’ici…. Nous serions retombés dans le rapport moderne d’optimisation au monde où il s’agit d’en voir le maximum possible dans un temps imparti. Nous nous serions contraints à avancer toujours plus vite afin de cumuler les expériences valorisables. Avec la marche, rien de tout cela : vous tracez un trait et vous vous ouvrez aux rencontres et aux imprévus qui le jalonnent. C’est notre radicalité qui nous a sauvés. »



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